चित्त — Citta
Citta — Le Champ de Conscience
L'Océan de la Mémoire, le Réservoir des Impressions, le Substrat de Toute Expérience
योगश्चित्तवृत्तिनिरोधः ।
तदा द्रष्टुः स्वरूपेऽवस्थानम् ॥
Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ | Tadā draṣṭuḥ svarūpe'vasthānam
« Le Yoga est l'arrêt des fluctuations de Citta. Alors le Voyant demeure dans sa propre nature. »
— Yoga-Sūtra I.2-3 de Patañjali — la définition la plus célèbre du Yoga, centrée entièrement sur Citta
Lecture estimée : 40-50 minutes — Explorer le champ de conscience, l'océan de la mémoire, le substrat de toute expérience humaine et le terrain même du Yoga

Introduction — L'Océan Intérieur
Si Manas est le mental sensoriel qui reçoit et Buddhi l'intelligence qui discerne, Citta (चित्त) est le champ de conscience dans lequel tout cela se déroule — l'immense océan intérieur qui contient toutes nos mémoires, toutes nos impressions, toutes nos tendances latentes, toutes nos expériences passées. Citta est le substrat même de notre vie psychique — le « fond » sur lequel se projettent les images de Manas, les jugements de Buddhi et les identifications d'Ahaṃkāra. C'est un concept si fondamental que Patañjali n'hésite pas à définir le Yoga tout entier comme la maîtrise de Citta.
Citta — Le Terrain du Yoga
Le Yoga de Patañjali ne vise pas à discipliner uniquement Manas ni à éveiller seulement Buddhi — il vise la transformation totale de Citta. Car Citta englobe les trois : Manas, Buddhi et Ahaṃkāra ne sont que des fonctions de Citta, comme les vagues sont des fonctions de l'océan. Quand les vagues (vṛttis) s'apaisent, l'océan (Citta) devient transparent — et le Puruṣa (la Conscience pure) se voit enfin reflété sans distorsion.
Pour l'Āyurveda, Citta est le réservoir des saṃskāras — les impressions profondes laissées par chaque expérience. Ces saṃskāras déterminent nos tendances (vāsanās), nos réactions automatiques, nos peurs et nos désirs inconscients. Purifier Citta, c'est libérer l'être humain du poids de son passé.
Le Réservoir des Impressions
Citta stocke la totalité des impressions (saṃskāras) de toutes les expériences — non seulement de cette vie, mais de toutes les vies antérieures. Chaque acte, pensée et émotion laisse une trace, comme un sillon dans la terre.
L'Océan des Vṛttis
Les vṛttis (fluctuations) sont les « vagues » de Citta — mouvements incessants de pensée, imagination, souvenir, sommeil et erreur. Le Yoga est l'art de calmer ces vagues pour que Citta devienne un miroir parfait.
Le Moule de la Personnalité
Notre caractère, goûts, talents, phobies — tout est inscrit dans Citta sous forme de vāsanās (tendances latentes). Citta est le « logiciel » qui détermine comment nous percevons et réagissons au monde.
I. Étymologie et Nature Profonde de Citta
La Racine Sanskrit — Cit
Le mot Citta (चित्त) dérive de la racine cit, l'une des plus profondes de la tradition :
| Dérivé | Sanskrit | Sens |
|---|---|---|
| Cit | चित् (cit) | Percevoir, être conscient, connaître — la conscience dans son acte pur |
| Citta | चित्त (citta) | Le champ de conscience, le « connu », l'ensemble de tout ce qui a été perçu et retenu |
| Citi | चिति (citi) | Le pouvoir de la conscience — la Śakti de la perception (Śivaïsme du Cachemire) |
| Caitanya | चैतन्य (caitanya) | La conscience pure, l'essence de la conscience — le principe conscient |
| Cetanā | चेतना (cetanā) | La sentience, la vie consciente — ce qui distingue le vivant de l'inerte |
La racine cit désigne la conscience dans son acte de percevoir. Citta est le participe passé — « ce qui a été perçu, ce qui est connu ». C'est un concept unique combinant ce que Freud appelait le préconscient et l'inconscient, ce que Jung nommait l'inconscient collectif, et ce que la neuroscience appelle la mémoire implicite.
Citta et Termes Apparentés
Citta (चित्त)
Le champ total de la conscience — mémoire, subconscient, impressions latentes et tendances. Dans le Yoga, Citta englobe Manas, Buddhi et Ahaṃkāra comme ses trois fonctions.
Manas (मनस्)
Le mental sensoriel — la « surface » de Citta, le niveau conscient et actif du champ mental.
Buddhi (बुद्धि)
L'intelligence discriminante — la « lumière » de Citta, la capacité de comprendre et de choisir.
Ahaṃkāra (अहंकार)
Le sens du « je » — le « filtre » de Citta qui transforme la perception neutre en expérience subjective.
Antaḥkaraṇa (अन्तःकरण)
L'instrument intérieur — certaines écoles identifient Citta à l'Antaḥkaraṇa entier ; d'autres en font le quatrième composant (la mémoire profonde).
Ālaya-vijñāna (आलयविज्ञान)
Le « conscience-réservoir » du bouddhisme Yogācāra — concept parallèle, le substrat où sont stockées les « graines » karmiques.
La Métaphore du Lac
Svāmī Vivekānanda comparait Citta à un lac. Le fond est le Puruṣa (Conscience pure). L'eau est Citta. Les vagues à la surface sont les vṛttis. Les pierres jetées (impressions sensorielles) créent des ondulations. Au fond, des couches de sédiment (saṃskāras) se sont accumulées. Le but du Yoga est de calmer les vagues, clarifier l'eau et laisser le fond briller.
II. Citta dans l'Antaḥkaraṇa — Le Quatrième Composant
Le rôle de Citta varie selon les écoles :
Yoga (Patañjali)
Citta est le tout — l'ensemble du champ mental. Manas, Buddhi et Ahaṃkāra sont ses trois fonctions. « Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ » — le Yoga vise l'arrêt de toute activité mentale.
Vedānta (Śaṅkara)
Citta est le quatrième composant de l'Antaḥkaraṇa. Sa fonction spécifique est la mémoire profonde (smaraṇa). Manas reçoit, Buddhi juge, Ahaṃkāra personnalise, Citta enregistre.
Les Trois Couches de Citta
1. Couche Consciente (Jāgrat Citta)
La surface active — flux de pensées, perceptions et émotions dont nous avons conscience. Le « bureau » où Manas travaille et Buddhi juge.
2. Couche Subconsciente (Svapna Citta)
Souvenirs accessibles, habitudes mentales, réactions automatiques, rêves. Les saṃskāras récents et vāsanās actives — la « mémoire vive » de Citta.
3. Couche Inconsciente (Suṣupti Citta)
Saṃskāras anciens, impressions des vies antérieures, conditionnements primordiaux. Rarement accessible — seuls le sommeil profond, le samādhi et certaines crises l'effleurent.
III. Les Cinq Vṛttis — Les Fluctuations de Citta
Les vṛttis (वृत्ति) sont les mouvements de Citta — les vagues qui agitent sa surface. Patañjali en identifie cinq types (YS I.6), soit douloureux (kliṣṭa) soit non-douloureux (akliṣṭa) :
« वृत्तयः पञ्चतय्यः क्लिष्टाक्लिष्टाः »
Vṛttayaḥ pañcatayyaḥ kliṣṭākliṣṭāḥ
« Les vṛttis sont de cinq types, douloureuses ou non-douloureuses. » — Yoga-Sūtra I.5
1. Pramāṇa — La Connaissance Valide
La perception juste — Citta reflète correctement la réalité. Trois sources : perception directe (pratyakṣa), inférence logique (anumāna), témoignage fiable (āgama).
2. Viparyaya — La Connaissance Erronée
L'erreur de perception — Citta projette ce qui n'y est pas. Prendre une corde pour un serpent, le transitoire pour l'éternel. Racine de l'ignorance (avidyā).
3. Vikalpa — L'Imagination Verbale
Construction mentale sans réalité perçue — fantasme, rêve éveillé, spéculation. Pas forcément négative : la créativité artistique en est une forme noble.
4. Nidrā — Le Sommeil Profond
L'état où Tamas domine et la conscience est voilée. Classé comme vṛtti car au réveil, on « sait » qu'on a dormi — modification obscure de Citta.
5. Smṛti — La Mémoire
Quand un saṃskāra remonte à la surface — non pas reproduction exacte mais reconstruction colorée par l'état actuel de Citta.
IV. Citta dans les Textes Sacrés
Rig-Veda — Les Premières Intuitions
Le Rig-Veda utilise « citta » dans le sens de « pensée, intention, conscience ». Les hymnes invoquent les dieux pour « purifier notre citta ». La connexion entre citta et hṛdaya (cœur) est déjà établie — le siège de la conscience est le cœur, non le cerveau.
Māṇḍūkya Upaniṣad — Les Quatre États de Conscience
Les quatre états — veille (jāgrat), rêve (svapna), sommeil profond (suṣupti) et le Quatrième (turīya) — correspondent aux différents états de Citta. Le turīya est l'état où Citta est parfaitement transparent, révélant l'Ātman pur.
Bhagavad-Gītā VI.18-19 — Le Citta Discipliné
Kṛṣṇa : « Quand le citta discipliné s'établit dans le Soi seul, libre de tout désir — on le dit uni (yukta). Comme la flamme abritée du vent ne vacille pas — telle est la comparaison du yogi au citta maîtrisé. »
Yoga-Vāsiṣṭha — Le Citta comme Créateur du Monde
« Cittam eva jagat » — le citta est le monde. Tout ce que nous percevons comme réalité extérieure est une projection de Citta. Purifier Citta, c'est transformer le monde car le monde change quand notre perception change.
V. Citta dans les Yoga-Sūtras de Patañjali
Les Yoga-Sūtras sont le texte le plus systématique sur Citta. Le premier mot technique (I.2) est « citta » — tout le système est construit autour de sa transformation.
YS I.2 — Yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ
« Le Yoga est l'arrêt des fluctuations de Citta. »
La définition même du Yoga. Nirodha = cessation naturelle, comme les vagues qui s'apaisent quand le vent tombe.
YS I.3 — Tadā draṣṭuḥ svarūpe'vasthānam
« Alors le Voyant s'établit dans sa propre nature. »
Quand Citta est calme, la Conscience pure se reconnaît — c'est la libération (kaivalya).
YS I.4 — Vṛtti-sārūpyam itaratra
« Autrement, il y a identification avec les vṛttis. »
Quand Citta est agité, le Puruṣa s'identifie aux fluctuations — source de toute souffrance.
YS I.12 — Abhyāsa-vairāgyābhyāṃ tan-nirodhaḥ
« Le nirodha s'obtient par la pratique et le détachement. »
Abhyāsa et Vairāgya sont les deux ailes qui portent Citta vers le silence.
YS IV.18 — Sadā jñātāś citta-vṛttayaḥ
« Les fluctuations de Citta sont toujours connues du Puruṣa, leur seigneur. »
Le Puruṣa n'est jamais affecté — il observe toujours. C'est Citta qui change, jamais la Conscience.
VI. Saṃskāras et Vāsanās — Les Empreintes de Citta
Chaque expérience — chaque pensée, chaque action, chaque émotion — laisse une empreinte dans Citta. Ces empreintes sont les saṃskāras (संस्कार — « impressions, conditionnements »). Accumulés, les saṃskāras forment des vāsanās (वासना — « tendances, parfums ») — des inclinations profondes qui colorent notre perception et orientent nos réactions.
Le Cycle Vṛtti — Saṃskāra — Vāsanā
1. Vṛtti → Saṃskāra
Chaque fluctuation mentale (vṛtti) — pensée, perception, émotion — laisse une trace dans Citta : un saṃskāra. Comme un stylo qui écrit sur du papier, chaque expérience « inscrit » quelque chose dans le champ de conscience. Plus l'expérience est intense ou répétée, plus le saṃskāra est profond.
2. Saṃskāra → Vāsanā
Les saṃskāras de même nature s'accumulent et forment des vāsanās — des tendances latentes, des inclinations profondes. Comme des gouttes d'eau qui creusent un sillon dans la roche, les expériences répétées créent des « canaux » dans Citta par lesquels l'énergie mentale coule naturellement.
3. Vāsanā → Vṛtti
Les vāsanās, quand elles sont activées par un stimulus, remontent à la surface de Citta sous forme de nouvelles vṛttis — pensées, désirs, peurs, réactions automatiques. C'est le cycle de la conditionnement : l'expérience passée crée la tendance qui crée l'expérience future.
Types de Saṃskāras
Saṃskāras Karmiques (Karma Saṃskāra)
Les impressions laissées par nos actions — bonnes ou mauvaises. Chaque acte volontaire crée un saṃskāra qui mûrira en son temps sous forme de conséquence (karma-phala). C'est le fondement de la loi du karma.
Saṃskāras Émotionnels (Bhāva Saṃskāra)
Les impressions laissées par les émotions intenses — joie, peur, colère, amour, chagrin. Un trauma est un saṃskāra émotionnel profond qui colore toute perception future. Une expérience de bonheur intense crée une vāsanā de recherche de cette joie.
Saṃskāras Cognitifs (Jñāna Saṃskāra)
Les impressions laissées par la connaissance et la compréhension — les croyances, les paradigmes, les cadres de référence. Un saṃskāra cognitif positif est une compréhension juste du réel ; un saṃskāra négatif est une croyance erronée.
Saṃskāras Sāttviques (Śubha Saṃskāra)
Les impressions purifiantes laissées par la méditation, la prière, le service désintéressé et l'étude des textes sacrés. Ces saṃskāras positifs « dissolvent » progressivement les saṃskāras négatifs — c'est le mécanisme même de la sādhana.
La Liberté est Possible — Briser le Cycle
Le cycle vṛtti → saṃskāra → vāsanā → vṛtti semble être une prison sans issue — mais Patañjali enseigne que la conscience (viveka-khyāti) peut briser ce cycle. Quand le yogi, par la pratique de la méditation, observe une vāsanā monter sans y réagir — sans la nourrir d'une nouvelle vṛtti — le saṃskāra n'est pas renforcé. Il s'affaiblit. Répété des milliers de fois, ce processus d'observation sans réaction « brûle » les saṃskāras (citta-śuddhi) et libère Citta de ses conditionnements. C'est la libération progressive — non pas la destruction de Citta, mais sa purification totale.
VII. Citta et les Trois Guṇas
Citta, comme tout produit de Prakṛti, est constitué des trois Guṇas. La « couleur » de Citta à tout moment dépend du Guṇa dominant — et cette couleur détermine la qualité de toute notre expérience.
Citta Sāttvique — Le Lac Cristallin
Quand Sattva domine, Citta est clair, calme et lumineux — comme un lac de montagne par temps calme. Les perceptions sont justes, les souvenirs sont fidèles, les tendances sont bienveillantes. Le Puruṣa se reflète clairement dans ce Citta purifié. C'est l'état naturel de Citta — celui que la sādhana vise à restaurer.
Clarté, paix, joie sans cause, mémoire fidèle, intuition juste, compassion naturelle
Citta Rajasique — Le Lac Agité
Quand Rajas domine, Citta est agité, turbulent et instable — comme un lac battu par le vent. Les vṛttis se succèdent sans répit, les souvenirs sont colorés par l'émotion, les tendances sont acquisitives et compétitives. Le Puruṣa ne peut pas se voir dans ce miroir déformé — il s'identifie aux vagues.
Agitation, désir insatiable, anxiété, imagination débordante, instabilité émotionnelle
Citta Tamasique — Le Lac Boueux
Quand Tamas domine, Citta est lourd, opaque et stagnant — comme un lac recouvert de boue et de mousse. Les perceptions sont voilées, les souvenirs sont flous, les tendances sont destructrices ou apathiques. Le Puruṣa est complètement obscurci — la personne vit dans l'ignorance de sa propre nature.
Confusion, oubli, inertie, négligence, ignorance profonde, détachement de la réalité
VIII. Les Cinq Bhūmis — Les États de Citta
Le commentateur Vyāsa (Yoga-Bhāṣya I.1) décrit cinq états (bhūmi) de Citta, du plus agité au plus calme. Seuls les deux derniers sont propices au Yoga :
1. Kṣipta — L'État Dispersé
Citta est totalement dispersé — l'attention saute d'un objet à l'autre sans contrôle, les émotions sont instables, la concentration est impossible. C'est l'état de Citta dominé par Rajas — le mental de la personne hyperactive, anxieuse, incapable de se poser. Aucune méditation n'est possible dans cet état.
Rajas dominant — état inadapté au Yoga
2. Mūḍha — L'État Hébété
Citta est lourd et obscurci — confusion, somnolence, paresse mentale, incapacité à comprendre. C'est l'état de Citta dominé par Tamas — le mental de la personne déprimée, léthargique ou intoxiquée. La méditation dégénère en torpeur.
Tamas dominant — état inadapté au Yoga
3. Vikṣipta — L'État Partiellement Stable
Citta est momentanément stable puis se disperse à nouveau — comme une flamme qui vacille dans un léger courant d'air. C'est l'état de la plupart des gens ordinaires : des moments de clarté entrecoupés de distractions. La méditation est possible mais intermittente.
Sattva avec Rajas — état transitoire
4. Ekāgra — L'État Concentré
Citta est uni-pointé — fixé sur un seul objet de manière soutenue. C'est l'état de dhāraṇā (concentration) et de dhyāna (méditation). Sattva domine — Citta est clair, stable et lumineux. Le yogi peut maintenir l'attention sur le mantra, le souffle ou l'objet de méditation sans être emporté par les vṛttis.
Sattva dominant — propice au Yoga
5. Niruddha — L'État Arrêté
Citta est en nirodha complet — toutes les vṛttis ont cessé. C'est l'état de samādhi — la conscience pure, non-modifiée, transparente. Le Puruṣa se voit lui-même sans l'intermédiaire d'aucune fluctuation. C'est la libération (kaivalya).
Au-delà des Guṇas — l'état de Yoga parfait
IX. Citta et l'Āyurveda — Le Terrain de la Santé Mentale
L'Āyurveda considère Citta comme le terrain sur lequel se développent la santé ou la maladie mentale. Les saṃskāras toxiques, les vāsanās destructrices et les vṛttis chroniquement perturbées constituent le « sol » dans lequel les maladies mentales (mānasa roga) prennent racine.
Citta et les Doṣas — L'Interaction Corps-Esprit
| Doṣa | Effet sur Citta | Troubles de Citta | Traitement |
|---|---|---|---|
| Vāta | Agite Citta — pensées rapides et dispersées, anxiété, peur, insomnie | Anxiété, phobies, TOC, trouble bipolaire (phase maniaque), insomnie | Abhyaṅga, basti, routine régulière, plantes calmantes (aśvagandhā, jaṭāmāṃsī) |
| Pitta | Enflamme Citta — pensées intenses, jugement critique, colère, perfectionnisme | Colère chronique, irritabilité, burnout, obsessions perfectionnistes | Refroidissement, purges (virecana), alimentation douce, brahmi, śatāvarī |
| Kapha | Alourdit Citta — pensées lentes et répétitives, attachement, dépression | Dépression, apathie, attachement excessif, résistance au changement | Stimulation, exercice, jeûne léger, épices, vacā, guggulu |
Sattvāvajaya — La Psychothérapie Āyurvédique
Le Caraka Saṃhitā (Sū.XI.54) décrit trois approches thérapeutiques pour les maladies mentales :
Daivavyapāśraya — Thérapie Spirituelle
Mantras, rituels, pèlerinages, port de gemmes, yajñas (cérémonies du feu). Ces pratiques agissent directement sur les saṃskāras les plus profonds de Citta — ceux qui sont inaccessibles à la parole et au raisonnement.
Yuktivyapāśraya — Thérapie Rationnelle
Médicaments, alimentation, plantes, panchakarma. Ces traitements agissent sur les doṣas corporels qui influencent Citta — en rééquilibrant Vāta, Pitta et Kapha, on rétablit l'harmonie de Citta.
Sattvāvajaya — Thérapie Psychologique
Le traitement direct de Citta — par le contrôle du mental (mano-nigraha), la redirection de l'attention, le counseling, la méditation et la transformation des saṃskāras. C'est la psychothérapie āyurvédique proprement dite.
X. Purification de Citta — Citta-Śuddhi
La purification de Citta (citta-śuddhi) est le but pratique de toute la sādhana. Patañjali propose un chemin en huit membres (aṣṭāṅga-yoga) ; le Vedānta offre le chemin de la connaissance (jñāna) ; la Bhakti propose le chemin de la dévotion. Tous convergent vers le même résultat : un Citta purifié, transparent et en paix.
Aṣṭāṅga-Yoga — Les Huit Membres
Yama (éthique sociale), Niyama (discipline personnelle), Āsana (postures), Prāṇāyāma (souffle), Pratyāhāra (retrait des sens), Dhāraṇā (concentration), Dhyāna (méditation), Samādhi (absorption). Chaque membre purifie un aspect de Citta — des couches les plus extérieures (comportement) aux plus intérieures (conscience pure).
Purification progressive de toutes les couches de Citta
Pratipakṣa Bhāvanā — La Cultivation de l'Opposé
Quand une vṛtti négative surgit (colère, haine, peur), cultiver délibérément la vṛtti opposée (compassion, amour, courage). YS II.33 : « Quand des pensées perturbantes surviennent, cultiver leurs opposés. » Cette pratique crée de nouveaux saṃskāras positifs qui dissolvent progressivement les négatifs.
Transformation directe des saṃskāras
Les Quatre Attitudes de Patañjali (YS I.33)
Maitrī (amitié envers les heureux), Karuṇā (compassion envers les souffrants), Muditā (joie envers les vertueux), Upekṣā (équanimité envers les non-vertueux). Ces quatre attitudes purifient Citta en éliminant les réactions émotionnelles qui le polluent.
Prasādana — clarification de Citta
Īśvara Praṇidhāna — L'Abandon à Dieu
L'offrande de toutes les actions, tous les fruits et toute l'existence à Īśvara (le Seigneur, le Puruṣa suprême). Cette pratique dissout l'Ahaṃkāra — le sens du « je fais, je possède, je mérite » — qui est la principale source de perturbation de Citta.
Dissolution de l'ego — libération de Citta
Svādhyāya — L'Étude et la Récitation
L'étude des textes sacrés et la récitation des mantras créent des saṃskāras sāttviques puissants qui « reprogramment » Citta. La vibration du mantra pénètre les couches les plus profondes de Citta et y dépose des graines de lumière.
Création de saṃskāras sāttviques profonds
Tapas — L'Austérité Volontaire
La discipline volontaire — jeûne, silence, veille, exposition au froid — « brûle » les saṃskāras tamasiques et renforce la capacité de Citta à résister aux impulsions automatiques. Tapas est le feu purificateur de Citta.
Combustion des saṃskāras négatifs
Conclusion — Le Miroir de l'Infini
Citta est peut-être le concept le plus vaste et le plus profond de toute la psychologie védique — car il englobe tout : la mémoire et l'oubli, la perception et l'illusion, le désir et le détachement, la souffrance et la libération. Il est l'océan intérieur dans lequel se déroule toute notre existence — chaque pensée est une vague, chaque souvenir est un courant, chaque conditionnement est un récif sous-marin. Nous ne voyons jamais le monde tel qu'il est — nous le voyons toujours à travers Citta, coloré par nos saṃskāras, déformé par nos vāsanās, agité par nos vṛttis.
Et pourtant, Citta n'est pas une prison. C'est un miroir — et un miroir peut être nettoyé. Quand les vagues s'apaisent, quand les sédiments se déposent, quand l'eau redevient cristalline, Citta révèle ce qu'il a toujours contenu sans le savoir : le reflet parfait du Puruṣa — la Conscience pure, éternelle, immuable. C'est la promesse du Yoga : non pas détruire Citta, mais le purifier au point qu'il devienne transparent à l'Infini.
« चित्तप्रसादनम् »
Citta-prasādanam
« La clarification de Citta » — le but de toute la pratique yogique en un seul mot.
— Yoga-Sūtra I.33 — Patañjali résume tout le chemin en un mot : prasādana — rendre Citta clair, serein, lumineux
Pour l'Āyurveda, la santé de Citta est la santé la plus profonde — car un Citta purifié ne fait plus les erreurs qui causent la maladie. Il perçoit justement, décide sagement, agit harmonieusement et se souvient des leçons du passé. La maladie ne prend pas racine dans un Citta sāttvique — comme les mauvaises herbes ne poussent pas dans un jardin bien entretenu. Purifier Citta, c'est transformer non seulement notre esprit mais notre corps, nos relations et notre monde entier — car le monde, comme l'enseigne le Yoga-Vāsiṣṭha, n'est en fin de compte que le reflet de Citta.